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Se sortir d’une relation toxique (partie 2)

Dans l’article intitulé Se sortir d’un relation toxique (partie 1) j’abordais la relation toxique à soi. Dans celui-ci je vais aborder un sujet tout aussi complexe : la relation toxique dans le cadre familial, parental ou éducatif.

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La relation toxique parent/ enfant

L’enfant se construit en fonction de ses parents. Qu’il s’oppose au schéma que ces derniers lui ont imposé ou qu’il l’épouse, c’est toujours en fonction d’eux qu’un enfant va établir les premières fondations de son caractère et de son existence. Si les parents ont été absents dès la naissance suite à un abandon ou une mort, ce sont les adultes en charge de l’enfant qui endossent ce rôle. Il n’est pas nécessaire d’être parent biologique pour prétendre à ce titre…sinon cela invaliderait totalement toutes les familles dans lesquels des enfants ont été adoptés.

Être parent n’est pas une mince affaire, c’est un rôle de tous les instants, un engagement à vie qui « détermine » la vie d’autrui. Et que cette dernière soit issue de la chair de notre chair ou non , elle n’en est pas moins indépendante. Tout sa vie l’enfant va être en quête de son identité, se confronté à l’altérité, aux interdits en désobéissant ou non.

Une des règles pour établir une relation saine est que chaque vie, chaque individu est autonome, et a le droit d’être reconnu comme tel.

Lorsqu’un enfant nait il est presque vierge de tout, il bâtit ses habitudes par mimétisme, il observe, goûte, appréhende le monde qui l’entoure avec une grande curiosité et une avidité sans borne. Par nature l’enfant est curieux, c’est même grâce à cette curiosité qu’il parviendra à se forger son image propre de son environnement. Si on ajoute à cette disposition naturelle des parents aimants qui le soutiendront dans ses explorations sans peur et sans crainte, l’enfant se sentira soutenu, compris et surtout validé dans ce qu’il est. Il croira en sa légitimité et aura confiance en lui. Cela s’appelle l’éducation, dans son sens le plus pur et « éduquer » vient du latin educare qui veut dire « élever, construire ».

Lorsqu’une relation toxique s’établit entre un parent (voire des parents) et leur enfant, c’est souvent l’indépendance de ce dernier qui est mis en jeu.
I- Le rêve brisé de l’enfant idéal

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Avant la naissance d’un bébé, chaque parent entre dans un processus inconscient : le brossage du portrait de l’enfant idéal. Le couple s’imagine comment l’enfant pourrait être, de qui il tiendra le plus, à qui il ressemblera le plus. C’est un mécanisme assez naturel : un être à part entière est créé à partir de la magique rencontre de deux gamètes. Comment ne pas se forger une image de quelqu’un que l’on n’a jamais rencontré et qui vient pourtant de nous?

Là où le bât blesse c’est lorsque les parents ont trop cristallisé cette image idéale et qu’ils se sont intégralement fabriqué un scénario qui correspondrait à leur idéal à eux, mais plus à la personne qui est née et qui n’est ni le prolongement d’eux-mêmes, ni une projection. Des parents s’imaginent déjà le caractère de leur enfant, lui tracent une voie imaginaire qu’il sera censé suivre.

L’enfant idéal n’existant pas, une relation de contrainte, de mépris et d’accusations se met en route.

II- La critique permanente

Le parent narcissique qui ne voit le monde et son enfant qu’au travers son prisme et qui n’écoute pas ce qu’il a à dire, dénigre ses goûts et brise ses aspirations. Il en va de même des enseignants, éducateurs, qui vont dénigrer le travail ou les efforts fournis par un élève. Une perte de motivation en découle, le jeune ne travaille plus, l’enfant fait des bêtises pour attirer l’attention du parent, mais ne fera qu’attirer ses foudres.

Lorsqu’un adulte passe son temps à mettre son enfant plus bas que terre en lui faisant comprendre que tout ce qu’il fait n’est pas « assez bien », c’est souvent parce le parent lui-même aimerait que son enfant réalise ce qu’il n’a pas pu réaliser plus jeune, mais cela peut aussi pour utiliser l’enfant comme faire-valoir, ou parce que le père ou la mère pense que ça aiderait l’enfant à se surpasser s’il est critiqué. Les raisons sont nombreuses et propres à la psychologie de chaque individu, mais on retrouve souvent la projection de ce que les parents auraient voulu être ou devenir plus jeunes… Le « peut mieux faire » est un axe dangereux à suivre quand il est répétitif.

Toujours est-il que dès qu’il y a souffrance, il y a forcément problème et verbaliser ce sentiment d’attaque permanente peut prendre des années. Ce temps passé sans dialogue peut entraîner des rancœurs familiales terribles allant jusqu’au pugilat et aux ruptures de lien.

III- La surprotection ou le muselage affectif

Dans mes rencontres amicales j’ai remarqué cet autre aspect de la relation toxique parent/ enfant. Le père ou la mère est aimant, mais il aime mal et en devient étouffant pour son enfant qui n’attend qu’une seule chose : sortir du nid pour s’envoler de ses propres ailes.

Je parle de muselage affectif, le terme est bien dur mais il me semble plus évident que la surprotection. Trop protéger un enfant vient à l’empêcher de faire ses propres expériences, et donc ses propres erreurs. Bien sûr protéger son enfant fait partie du rôle essentiel des parents, mais il y a une différence entre protéger sa progéniture et l’empêcher d’être et de grandir.

C’est cette expérimentation du monde qui va faire devenir le petit mousse un vrai capitaine de bateau. Sans s’être confronté aux vents et marées de l’existence l’enfant ne saura pas suffisamment se débrouiller seul dès que le capitaine ne fera plus partie de sa vie.

L’exploration du monde est donc contrôlée par les parents, voire elle est jugée et on en revient à la critique permanente.

Je ne parle pas des précautions simples prophylactiques d’une mère soucieuse que son fils ou sa fille ne tombe pas malade en touchant n’importe quoi, notamment durant la petite enfance. Je parle des besoins réels de l’enfant à vouloir faire par lui-même et de lui-même certaines expériences. Cet aspect de la relation est surtout visible à l’adolescence où l’enfant se voit systématiquement refusées toutes ses demandes. Le parent se doit d’être un accompagnant, et ne pas faire à la place de l’enfant ou lui interdire de faire en projetant des peurs ou des angoisses là où elles n’ont pas lieu d’exister.

IV L’injustice de traitement dans les fratries

Ce genre de phénomène peut arriver dans les familles nombreuses, généralement cela déclenche un sentiment d’injustice de traitement ou d’abandon.

Une hiérarchie inconsciente s’établit entre les enfants qui se lancent alors dans une compétition délétère et négative. Les parents peuvent tomber dans cette aporie lorsqu’ils sont confrontés à un enfant de caractère différent par rapports au reste de la famille. C’est le fameux « vilain petit canard », le petit dernier, ou celui du milieu qui pose problème. J’en vois d’ailleurs souvent en réunion de parents. Désespérés, ils viennent me trouver en réunion et me disent penauds  « Ah, il n’est pas du tout comme sa soeur » , « ce n’est vraiment pas le même ». Du coup une comparaison s’installe entre les jeunes ce qui peut entraîner des complexes et une surenchère d’attitude hors du cadre.  Même dans une paire de jumeaux, les différences de caractère existent, alors d’autant plus pour des enfants nés de grossesse unique. Il n’y a rien de pire pour des enfants d’une fratrie que de se comparer, se jalouser et se haïr parce que l’amour n’est pas partagé « équitablement ».

Si un enfant se comporte différemment même si « il a reçu la même éducation que les autres », il me parait indispensable de prendre en compte sa spécificité et de comprendre pourquoi il a des comportements qui peuvent interroger.

V – Le parent démissionnaire ou négligent :

C’est une autre forme de toxicité mais qui existe réellement. Il s’agit des parents qui ne s’occupent pas de leurs enfants, et ils sont beaucoup plus nombreux qu’on peut se l’imaginer. Je ne porte aucun jugement sur ces personnes, loin de là, mais je pense que ces parents- là sont encore en conflit avec eux-mêmes et avec leur propre enfance et ne sont pas capables d’avoir le recul et la maturité nécessaires à l’éducation affective d’un enfant. Le manque affectif, lorsqu’il s’accumule d’années en années peut entraîner chez l’enfant, puis l’adolescent et le jeune adulte des comportements à risques, ou des attitudes qui vont le pousser à combler l’affection dans sa relation aux autres, mais aussi dans les diverses addictions (sexe, jeux, drogues, violence)…

Il en va de même pour le parent démissionnaire, dépassé par l’attitude de son enfant et qui préfère « jeter l’éponge » plutôt que d’affronter avec son enfant les difficultés rencontrées.

Il ne faut pas blâmer ces personnes car je ne suis pas sûre qu’il existe beaucoup de parents qui souhaitent le mal de leurs enfants. Ce qui existe en revanche c’est bien des individus qui n’arrivent pas à voir au-delà de leur personne, jusqu’à en oublier la chair de leur chair et à fuir leurs responsabilités.

Toutes les mères ne sont pas des Paule Rezeau, surnommée « Folcoche » par ses propres enfants dans le roman Vipère au poing de Hervé Bazin : cette pauvre femme cumule pour elle la négligence affective, la violence éducative et le mensonge!

VI-  à l’école alors?

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Les séries, les films et les œuvres littéraires ne manquent pas d’exemples en matière d’éducateurs tortionnaires, tyranniques et pervers. Bien que certains de ces traitements inadmissibles étaient infligés aux enfants parce que le contexte le permettait, il n’est pas difficile d’en être révolté. Surtout qu’aujourd’hui la violence psychologique est encore bien présente dans nos classes.

Dans mon métier d’enseignante j’ai pu rencontrer des enfants fortement choqués de propos tenus par d’autres professeurs. Il m’est difficile de ne pas soutenir des collègues, car dans un métier l’entraide est indispensable au bon fonctionnement d’une corporation, néanmoins dès que des enfants se trouvent injustement

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Jean Geoffrey, Bonnet d’âne, 1880

lésés et méprisés, la corporation n’a plus lieu d’être. Il y a effectivement un certain nombre de professeurs qui ne devraient même pas enseigner ou avoir à être en contact avec une jeunesse d’autant plus fragile qu’elle ne sait pas ce qu’elle va devenir.

Les récits de Jules Vallès dans  L’enfant (1878)  ne sont certes plus d’actualités, mais les sévices psychologiques laissent d’autres marques, moins visibles, mais tout aussi douloureuses.

Mais alors comment s’affranchir de ce qui a été imposé et des blessures ? 

Alors comment se sortir de ce passé douloureux ? Je pense que la plupart des adultes veulent le bien des enfants, mais la plupart des adultes sont aussi de grands enfants qui n’ont pas « réglé » leurs blessures premières liées à leur enfance. On néglige encore aujourd’hui grandement l’impact des premières relations que le bébé a avec son environnement.

Il parait difficile de se détacher de tous ses problèmes avant de s’engager dans la procréation et dans la mise au monde d’un petit être tout nouveau, et ce même si on fait une thérapie. On passe notre vie à « nous » trimballer avec nous-mêmes, et il serait présomptueux de croire que nous sommes un jour libre de toute notre »avidyā », à savoir notre « ignorance » face à la réalité.

On ne peut pas reprocher aux gens d’avoir vécu ce qu’ils ont vécu, on peut leur en vouloir d’avoir posé certains actes, mais c’est parfois plus fort qu’eux, et quelqu’un peut (in) volontairement faire du mal, même à son enfant.

Ψ    Si la relation est vraiment toxique, et que l’on se retrouve face à une personne dont on sait pertinemment qu’elle ne saura pas se remettre en question ou vous écouter, je crois qu’il n’est pas nécessaire d’insister, de rentrer dans des conflits inutiles qui ne feraient qu’être abrasifs sur un cœur déjà meurtri. Le travail se situera alors en soi, de soi à soi, en cherchant à accepter que l’autre ne peut pas changer, qu’il est ce qu’il est, et qu’il n’est pas utile à chercher de le convaincre pour le rallier à votre cause. On va retrouver ce genre de situation lorsque le parent ou l’éducateur ont des travers pervers, ou des mécanismes de défense très narcissiques. Dans ce cas, le dialogue paraît vraiment compromis, mais pour se libérer soi, le pardon est primordial.

Ψ     Si la relation a été toxique, mais qu’elle s’est apaisée, vous pouvez tenter de discuter avec l’autre. L’autre aura peut être eu le temps, l’occasion, de se remettre en question, voire même d’avoir fait une thérapie pour se rendre compte des actes qu’il a posés.Parfois des parents peuvent dire, sous le coup du stress, de l’agacement, de la peur, des propos qui dépassent leur pensée, et dont les conséquences sont pourtant indélébiles sur l’enfant. La manière dont sont vécus les événements d’un point de vue émotionnel est propre à chacun. Il peut être salutaire de dire, de verbaliser ce qui nous a blessé.

Ψ    Si la personne est décédée, vous pouvez lui écrire une lettre dans laquelle vous exprimez tout ce que vous ressentez, ou avez ressenti. Rien n’empêche de ritualiser l’écriture de cette lettre avec une bougie allumée, une pierre auprès de vous qui peut vous aider à vous projeter, à méditer. Lorsque la lettre est terminée, elle peut être brûlée afin consumer le mal qu’elle renferme. Jodorowsky appelle cela des « actes psycho-magiques » qui permettent de transmuter le lien, de voir avec des yeux nouveaux, avec un regard plus large et moins centré sur la douleur.

Et vous, avez-vous été confronté(e) à ce genre de situation un jour dans votre vie? que ce soit dans votre vie d’enfant ou d’écolier? Je serais très intéressée par lire vos témoignages.