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Corps, accords : sexe et société.

Depuis que j’ai créé ce blog je sais que je veux parler d’un sujet tabou qui nous concerne tous et toutes. Je ne sais pas trop comment l’aborder, déjà parce que les mots sont difficiles à trouver et que ceux qui sont à notre disposition dans la langue française sont vite auréolés d’une vulgarité que je souhaite éloigner de ma réflexion.

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TOULOUSE-LAUTREC, Dans le lit, Le Baiser, 1892

Parler de sexe et de sexualité de nos jours relève du défi. La censure nous guette, on couvre d’un voile pudique L’Origine du Monde ( 1866) de Courbet sur Facebook, mais cela ne gêne nullement que les jeunes filles soient « sexualisées » de plus en plus jeunes. On couvre les statues, mais l’on n’hésite pas à vendre aux adolescentes des t-shirt arborant des slogans incluant des mots anglais à connotation coquine. Et pourtant nos jeunes filles actuelles ne sont pas toutes des Lolita.

Le corps et les mots qui le définissent sont partout, dans les publicités (je n’ai plus la télévision depuis un moment et je ne pense pas que cela ait beaucoup changé), les magazines, au cinéma et dans cet art tout nouveau qui prend de l’ampleur : l’univers des séries. L’accessibilité à la pornographie sur les réseaux sociaux est d’autant plus facile aujourd’hui qu’elle la rend banale.

Aujourd’hui il est donc très aisé de consommer du sexe, d’en entendre parler, sous toutes ses formes. Alors qu’hier on prenait mille précautions pour aborder le sujet, on ne peut pas passer à côté dans notre vie quotidienne.

Cela veut-il pourtant dire que nous sommes décomplexés par rapport au désir? à l’Amour ? à la sexualité? Je n’en suis pas sûre.

  1. Une vision du corps changeante :

Régulièrement des articles dans les magazines spécifiquement féminins enseignent comment renouer avec notre corps. Les journalistes de ces périodiques abreuvent leurs lectrices de conseils pour mener une vie érotique et intime épanouissante en tant que femme, les incitent à avoir des comportements sexuels très ouverts pour « être à la mode » mais rares sont ceux qui abordent le sujet avec honnêté. Ceux qui s’adressent aux hommes ne sont pas en reste non plus : les conseillers se veulent guide de la performance sexuelle et physique.

Le ton est toujours humoristique, faussement joyeux et surtout très badin parce que c’est plus facile et que cela permet d’oublier un certain voile de honte qui pèse sur le sujet. Car malgré la présence de la nudité du corps féminin et des corps masculins parfaits dans les séries et les publicités, la question de la sexualité n’en reste pas moins difficile à aborder.

Il n’est d’ailleurs pas rare de trouver dans ces mêmes magazines, ou sur internet, des TESTS qui permettent de savoir quel type d’amant.e vous êtes, quelles positions conviendraient le mieux à votre caractère… Je qualifie ces tests d’âneries qui rangent la sexualité au rayon du consommable et du bien que l’on monnaye.

Je parle « de consommable » car le corps de la femme est vu comme objet de désir, comme un prétexte pour vendre des produits ou des services. Bien entendu, cela a toujours été, mais ce n’est pas parce que c’est sur ce modèle-là que nous avons été éduquées qu’il ne faut pas se révolter.

Je vais surtout parler du corps féminin, qui a été soumis à plus de contraintes que le corps masculin. Au travers des représentations picturales, le corps a été contraint à des changements morphologiques liés aux tendances de chaque époque. Chacune d’entre elles a eu ses sommations et ses sentences terribles telles que  » Il faut souffrir pour être belle ».

Aujourd’hui la femme doit être parfaite, son corps et sa peau ne seraient pas doux s’ils n’étaient pas exempts de pilosité disgracieuse. Le corps doit être galbé, musclé, tandis qu’au dix-septième siècle Rubens peignait les femmes aux courbes généreuses. En 1639 le tableau Les Trois Grâces montre trois corps de femme replets, dont la cellulite est visible.

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RUBENS, Les trois grâces, 1639.

Depuis le début du vingtième siècle, et la naissance de l’hygiénisme, on a laissé croire aux femmes qu’elles ne pouvaient pas avoir le choix quant à l’esthétique de leur corps. Le gras fait peur, voire dégoûte. Déjà au XIX e siècle, les tailles s’affinent (on fait donc voler loin le vertugadin), le corps maladif est source de désir et de fantasme. Dans l’imaginaire masculin des artistes romantiques, la femme n’est plus qu’un spectre diaphane et effrayant. S’ajoutent à cela des recommandations médicales qui commencent à lutter contre le gras

Une femme qui s’épile ou se maquille aujourd’hui le fait-elle d’abord pour elle, pour plaire aux autres, pour susciter le désir chez le sexe opposé? (ou le même sexe dans le cas des relations homosexuelles) .

Dès l’Antiquité l’épilation était un sujet « décoiffant » : la cinquième femme dans Les Ekklesiazouses (392 av J-C) d’Aristophane prononçant ces paroles montre que, déjà, la peau glabre était synonyme de féminité…

« Moi, de même : j’ai commencé par jeter le rasoir hors de la maison, afin de devenir toute velue et de ne plus ressembler en rien à une femme »

Nous voilà donc face à un grand paradoxe qui tiraille les femmes entre l’adhésion à une morale, souvent affectée,et ce qu’il leur est demandé d’être au sein d’un couple et de la société tant au niveau de l’apparence physique que du comportement.

Les rôles multiples de la femmes ne se comptent plus : tour à tour mère, sœur, hétaïre privilégiée, cuisinière, amante… elle se voit affublée d’un nombre incalculable d’étiquettes qui tentent péniblement de condenser l’identité complexe et propre à chacune d’entre nous. Et pourtant la richesse n’est-elle pas là où la diversité des sensibilités a vraiment sa place? Au lieu de vouloir ressembler à un modèle commun, chaque femme devrait être connectée à elle-même, au plus profond de son coeur, de son corps et de son âme.

Les apparats de la femme sont-ils faits pour susciter le désir de l’homme ou de la femme? ou sont-ils là par pur esthétisme? Voltairine de Cleyre souligne la superficialité de la mode, ainsi que ses pièges. Elle évoque, alors que nous sommes en 1910, l’absence de liberté chez les femmes qui sont paralysées par des injonctions les réduisant à des « fashion victims ». Elle dénonce aussi l’appétit lubrique des hommes, éblouis face à tant de femmes, « balançant le feston et l’ourlet ».

Sur chacun, de la dame qui va faire des emplettes en auto à l’ouvrière en rupture d’atelier qui va de magasin en magasin cherchant une « occasion », vous trouverez peinte une vanité répugnante, consciente du bel accoutrement, semblable à celle du geai paré des plumes du paon. Cherchez l’orgueil et la gloire d’un corps beau, libre, vigoureux, se mouvant sans entraves, vous ne le trouverez point. Vous verrez des démarches affectées, des corps amincis afin de faire ressortir la coupe d’une jupe, des visages souriants, enjoués, aux yeux en quête d’admiration pour le ruban gigantesque passé dans la chevelure surcoiffée.

Et sur les visages masculins : de la grossièreté. Des désirs, grossiers pour les choses grossières. L’effroyable anxiété et l’inquiétude inouïe qu’engendre la création de tout cela sont moins répugnantes que l’abominable expression, de convoitise pour les choses créées.

Voilà l’idée dominante du monde occidental — du moins de nos jours. Vous la rencontrerez partout où vous regarderez, pleinement gravée sur les choses et sur les hommes ; très vraisemblablement, si vous regardiez dans le miroir, vous l’y apercevriez encore.

Voltairine de Cleyre (1910), L’idée dominante

Se dissocier à la fois des représentations muséales, érotiques ou fantasmées liées au corps féminin est un combat quotidien qui doit être relevé.
2) la sexualité dans le couple :

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FRAGONARD , Le Verrou, 1774 ( Musée du Louvre)

Le corps de la femme terrifie l’Homme. Sexe caché, sexe incompréhensible et surtout inaccessible, repli sur lui-même et pourtant si riche.

Il est d’autant plus important aujourd’hui de se dire que la sexualité se construit à deux, avec la collaboration des deux partenaires. Dès lors que l’un des deux partenaires se sent lésé, forcé, ou non respecté dans son corps ou son intégrité physique, la sexualité à deux devient inexistante.La présence d’une quelconque pression ou d’un chantage affectif anéantit l’idée même du partage. Le corps de l’autre reste à l’autre.

Dans beaucoup de cultures à dominante patriarcale la femme doit se soumettre à l’homme ou aux hommes de la maison : d’abord son père et ses frères et plus tard son mari. Ce modèle, encore très présent dans nos sociétés occidentales et orientales, n’est remis en question qu’au prix de combats parfois mal menés par des féministes enragées. Je ne critique pas du tout le travail des féministes, qui fut et qui est encore indispensable afin que les deux sexes soient traités de la même façon. Il en va de même pour les personnes transgenres mais là n’est pas le débat dans cet article. Je souligne juste que, parfois, le combat féministe tombe dans les travers qui ont pu être reprochés aux hommes.

Que ce soit dans une relation homosexuelle ou hétérosexuelle la question du consentement est fondamentale. Mais si l’on regarde la définition dans le dictionnaire du verbe « consentir » on découvre que ce n’est peut-être pas si simple que ça paraît.

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« Consentir » serait donc « se prononcer en faveur de l’accomplissement d’un acte », ici, de l’acte sexuel. Mais peut-on consentir et ne pas en avoir profondément envie? Si l’envie est présente, la chance de ressentir du plaisir est décuplée.

Plusieurs raisons peuvent amener à consentir à l’autre : pour lui faire plaisir, pour passer le temps, par obligation donc « on cède » par amour ou pour éviter d’avoir des représailles ou d’être trompé.e, pour soi, ou parce qu’on le désire vraiment.

La sexualité à deux ne devrait pas être faite de compromis mais de dialogue : un homme ou une femme peut NE PAS AVOIR ENVIE d’une relation intime et DOIT savoir essayer de le VERBALISER. Nous mettrons beaucoup de temps à déconstruire ces schémas dangereux pour l’équilibre mental si nous ne savons pas dire « non » sans que cela entraîne des ruptures ou des disputes menant au mélodrame dans le couple.

La notion de désir dans le couple est primordiale, au-delà de celle du consentement, et ce désir fluctue chez la femme selon son cycle menstruel, ses émotions, son état physique, et chez l’homme selon sa fatigue, ses dispositions mentales, mais aussi selon ses hormones.

Nous fonctionnons juste différemment.
3) Les hommes ne sont pas épargnés non plus :

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Marlon Brandon, Un tramway nommé désir, Elia Kazan, 1951

Je finis l’article sur une nuance importante, je voudrais parler des représentations du corps masculin qui est lui aussi mis à l’épreuve.

Le corps de l’homme n’est pas en reste non plus. Les injonctions, à leur égard, sont aussi nombreuses même si elles sont moins oppressantes, ou du moins on les croit moins oppressantes. Il est bien malheureux de constater qu’on donnera moins de crédit au témoignage d’un homme qui subit des violences conjugales sous prétexte que c’est un homme. La violence existe aussi dans les deux sens. On abreuve les hommes de représentations virilistes de leur corps qui doit être musclé, lisse et qui doit arborer un membre généreux qui ne doit surtout jamais faiblir .

On impose aux hommes un rôle, ou ils se l’attribuent eux-mêmes, par orgueil ou par obligation, par habitude culturelle. Néanmoins ils souffrent eux aussi de ces ordres inconscients qui les contraignent dans des schémas virilistes les sommant de ne pas pleurer, de réprimer leurs émotions, d’être toujours forts ou puissants, sans jamais montrer signe de faiblesse. Ce n’est pas pour rien qu’on a appelait jadis les femmes « le sexe faible  » et les hommes « le sexe fort ».
Conclusion

Il reste encore de longues années de lutte de femmes et d’hommes afin de prendre pleinement compte à quel point la culture morale, religieuse, et les modes ont pu façonner notre rapport au corps et à la sexualité.Mais le temps doit faire son œuvre et les batailles, même longues, peuvent se couronner de succès.

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